Le forgeron sorcier — illustration

Village Historique Acadien, Bertrand

Le Forgeron Sorcier

Dans tout village acadien, on savait à qui s'adresser quand le médecin ne pouvait rien et que le curé avait déjà tout essayé. L'homme à la forge travaillait le métal et le mal. Il ne refusait jamais. Il envoyait toujours une facture.

Dans un village acadien, tout le monde savait.

On ne le disait pas à voix haute — pas devant les enfants, pas devant le curé, pas devant les étrangers. Mais on savait. Le forgeron n'était pas seulement l'homme qui ferrait les chevaux et réparait les charrues. Le forgeron savait des choses.

Le sorcier — dans la tradition acadienne, le mot n'avait pas la connotation fantaisiste qu'on lui donne aujourd'hui. C'était un homme de pouvoir. Un homme qui avait conclu un marché, quelque part dans sa jeunesse, sur un chemin de terre ou au fond d'une forêt, avec quelqu'un qui n'avait pas de nom qu'on prononçait à voix haute. En échange : la connaissance. Comment guérir ce que la médecine ne comprenait pas. Comment rendre ce qui avait été volé. Comment affliger ceux qui méritaient d'être affligés.

La forge était le bon endroit pour ce genre de travail. Le feu. Le métal incandescent. Le bruit qui couvrait tout le reste.

On venait le voir à la nuit tombée, quand les voisins ne regardaient pas. La vache qui ne donnait plus de lait depuis trois semaines — le forgeron savait de qui c'était l'œuvre, et comment défaire le nœud. L'enfant qui refusait de guérir malgré tous les remèdes — il savait quelle plante, quel mot, quel geste. L'homme qui voulait que son ennemi cesse de prospérer — il savait aussi, mais ce service-là coûtait plus cher.

La frontière entre guérir et nuire était mince. Le forgeron la traversait dans les deux sens, selon le client.

Ce qu'on ne comprenait pas, c'était comment il faisait. Deux témoins au même moment, aux deux bouts du village — et pourtant il était dans sa forge à chaque fois qu'on y passait. Les flammes dans sa cheminée ne s'éteignaient jamais, même par les nuits de tempête. Ses chevaux ne tombaient jamais malades.

Quand il mourut — vieux, dans son lit, ce qui en soi semblait injuste — on raconte qu'on entendit quelque chose cogner sur le toit de la forge pendant trois jours. Pas le vent. Quelque chose de précis et de régulier, comme un homme qui frappe du métal.

On attendit que ça s'arrête avant d'aller ouvrir la porte.

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Tradition orale / Oral tradition — d'après la tradition des *sorciers* acadiens, documentée par la soeur Catherine Jolicœur, Université de Moncton

Le Forgeron Sorcier — narration

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