
Tracadie, Péninsule acadienne
Les Empreintes du Diable
Le matin du 3 janvier 1880, les habitants de Tracadie se réveillèrent sous vingt centimètres de neige fraîche — et sous des empreintes de sabot qui traversaient le village sans s'arrêter nulle part. Elles passaient sur les toits. Elles traversaient la rivière gelée. Elles ne contournaient rien.
La neige était tombée toute la nuit.
Le matin du 3 janvier 1880, les premiers levés à Tracadie sortirent dans un village transformé — vingt centimètres de blanc frais sur tout, les cordes à linge alourdies, les clôtures englouties à mi-hauteur. Et puis quelqu'un vit les empreintes.
Elles venaient de nulle part en particulier. Elles allaient vers nulle part en particulier. Mais entre les deux, elles ne s'arrêtaient jamais.
L'empreinte était ronde, profonde d'environ quatre centimètres, de la taille d'un fer à cheval — mais sans la forme d'un sabot fendu, sans les cinq doigts d'un ours, sans rien qu'on pût identifier. Un seul pied, toujours le même, posé à intervalles réguliers, comme si la créature marchait sur une seule jambe ou sautait à pieds joints.
Ce qui troublait le plus, c'était le trajet.
Les empreintes traversaient le toit de la grange Robichaud sans dévier — on les voyait descendre d'un côté, remonter de l'autre, comme si rien n'avait représenté un obstacle. Elles traversaient la rivière Tracadie là où la glace était trop mince pour supporter un homme, sans s'y enfoncer. Elles passaient à travers l'enclos des Cormier — pas par-dessus la clôture, pas dessous, mais à travers, comme si le bois n'avait pas existé, les planches intactes de chaque côté.
Le curé Melanson sortit avec deux paroissiens pour suivre la piste. Ils la suivirent pendant trois heures vers le nord-est, jusqu'à la lisière des bois du côté de la baie. Là, les empreintes s'arrêtèrent. Pas progressivement. Pas dans un buisson ou sous un arbre. Elles s'arrêtèrent au milieu d'un espace dégagé, comme si la créature — quelle qu'elle fût — avait cessé d'exister au même instant qu'elle avait cessé de marcher.
Le curé Melanson rentra chez lui sans un mot.
Il ne parla jamais de ce qu'il avait vu au bord des bois.
Personne ne lui posa la question deux fois.
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Tradition orale / Oral tradition — légende de la péninsule acadienne
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Les Empreintes du Diable — narration